Les Dauphins Ivres, récit.

La main jetée, par Christine Spadaccini

16 novembre 2012, je suis dans le train, dans l’attente du départ, et mes plus proches compagnons de voyage sont un bras synthétique qui pend, boudiné pathétique, d’un accoudoir, et une main baguée languissamment posée sur un duffle bag. « Les dauphins ivres », eux, attendent sagement sur mes genoux. Le train s’ébranle, il est temps que je plonge avec eux pour voir l’Anvers qui leur fait décor et je suis Pierre Duys au travers de cette cité où il vécut trois années durant, longue balade géopoétique, pour reprendre le terme inventé par Kenneth White, dans laquelle la route bleue de l’Ecossais devient ce fleuve belge et puissant qui a nom Escaut et où, jure l’auteur, « j’ai vu des dauphins, j’en suis certain, dans l’Escaut, des dauphins, ne vous marrez pas les cancres ». Comment qualifier cet ouvrage ? Petit précis d’une géographie amoureuse, « Antwaaarpen. Canapé renaissance lové dans le méandre de quatre cent cinquante-deux mètres de large et sujet aux marées de l’Escaut qui supporte des milliards de milliards de tonnes, depuis le temps (…) Déchaîné sur la proue de péniches démesurées, c’est une mer courbe», essai socio-politique qui dénonce la « tectonique des peurs » et exhorte à « ne pas succomber aux panoramas des paranos », journal intime, « Alors voilà. Tu te retrouves en déséquilibre, ta vie vacille, tu vas tout droit sous les ponts» ? Ce n’est rien de tout cela et c’est un peu tout cela à la fois, c’est la Belgique pour les (français) nuls, où l’on comprend enfin le contexte belge entre couronne, vlaam blok et tiraillements linguistiques, c’est finement observé, joliment tourné, engagé, enragé, enjôleur : Pierre Duys marche lentement, traversant les quartiers sans en faire, du facho au folklo, du sensationnel au sensuel, entre violence sourde,« les cris muets des illégaux dans les yeux des passants traversent nos vies », et beauté de courts instants suspendus , « nous l’avons trouvé beau ce cyclone infime dans les peupliers », il n’y a qu’à suivre le guide… Je t’ai suivi, Pierre, accrochée à la nageoire d’un dauphin ivre, et j’ai fait un beau voyage avec ton bras sympathique posé sur mon épaule et cette main jetée, -hand werpen-Antwerpen-Anvers-, dans l’Escaut : « Plus haut vers la Hollande, ne pas manquer de lécher le liseré de l’Escaut, Lillo à vélo, ce bout du monde rescapé du néant, cette rade lilliputienne, un fortin vétéran somnolant au gré des aspirations d’un fleuve qu’il eût sauvegardé. Une marée si basse. Des polders. Des ondes de sable blond… »
La chronique de Paul Hermant sur la RTBF (radio belge)
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