Vaine Tentative d’Auto-Justification Nécessaire du Peintre

J’ai beaucoup de chance. Pas mal de gens me parlent spontanément de ma peinture lorsqu’ils sont amenés à la regarder. Elle les arrête. Et par leurs visions, j’envisage ce que je peins selon d’autres pôles qu’inspirent des attitudes, des regards et des paroles. Cela ne passe pas uniquement par les mots lorsque l’on en parle, devant la toile.

duys visuel mail 11.11

technique mixte sur toile – 175 x 175 cm

D’un point de vue plastique, je peins des dessins. Le dessin, l’expression primale inscrite dans l’os, sur la paroi, tatoué sur la peau. Je ne dessine pas, je peins. Je fonce dare-dare à l’essentiel: les couleurs, les vibrations, l’instinct, la présence et cela rejoint mon point de fuite esthétique: je peins ce que j’imagine des tensions internes de l’espace-temps qui crée — ou supporte — la matière qui est le résultat d’interactions d’énergies, vibrations, champs et donc, probabilités.

Le cadre que nous nous représentons de ce qui « engloberait » ce que nous percevons comme le monde matériel — c’est à dire l’univers, l’espace entre les corps — serait une illusion: seules les interactions existeraient. Étant partie de ce monde, l’osmose temporaire des interactions qui me donnent la conscience d’un corps agissant, c’est-à-dire moi, outils en main, je déplace, amalgame et lie des pigments et les pose sur un support: à chaque touche, je forge une sensation dans l’espace-temps, l’ensemble des touches propose des « chemins » (propositions accompagnées) de sensations (telles que la surprise, un goût, une attirance ou un retrait, des vitesses relatives, des absences, etc, etc) et d’idées qui créent un champ/chant du ressenti qui peut être transmis par les déplacements du châssis et des corps ressentants. Catalyseur électrolytique organique fractal. Faire surgir à nos sens une parcelle de l’espace-temps dont nous sommes part et non pas à part. Je peins le résultat de cette intrication, selon ce qu’on appellerait « mon imagination » mais est-ce bien de « cela » qu’il s’agit ?

(À ce point l’on se demande si l’on est pas « quelque part » dans une mise à jour contemporaine (et libérée de la mystique) de l’imprécation de Klee? « The painter should not paint what he sees, but what will be seen. »)

Toute la musique électronique est là, bien entendu. C’est aussi de la peinture punk. On est au centre de la tempête, d’une risée poétique. Des explosions solaires à l’échelle quantique, … Et le glacis, technique classique.

Une sensation (par exemple, une couleur), est-elle un lieu de l’espace-temps? Une couleur (une palette de couleurs) n’existe que par la perception, cependant pourrait-on dire qu’elle « existe dans » le corps, « dans » le cerveau ? Est-elle partie de l’espace-temps en tant qu’onde ? Objet ? Flux de particules ? Auquel cas, un jour, l’on touchera les pensées. Peut-être avec les doigts. Si non (résultats immatériels d’interactions), que sont les sensations?

Émouvoir = bouger, déplacer, proposer la sensation de bord de falaise. 

Je joue (« j’interroge ») des concepts de représentations des matières, d’organisation de l’espace, de composition, des mélodies de teintes pour en faire émerger un rythme, une séquence à la fois visuelle et musicale (mouvementée). J’entends (et je goûte) littéralement les teintes.

Je synthétise les techniques picturales pour n’en garder qu’une idée pour chacune (et leurs variations): par exemple, le modelé d’une ombre. Exit le drapé, les trois variations de tons peuvent en soi devenir l’idée du modelé de l’objet. Etc.

Comme lorsque nos corps roulaient sur les arrondis des branches polies des marronniers, comme quand on passait des barrières sur le ventre, comme lorsque l’on trempait dans la boue: les couleurs sur les doigts (surtout le phosphorescent), longtemps après, précisent une lueur, un pico-voyage dans l’espace-temps. Et les heures à déceler ce qui est né au-delà de la conscience (de ce qui est peint), du regard, de la place du corps dans la composition: le corps suivait un chemin (la chronologie de notre échelle: en peignant, apposant par l’outil les pigments sur la toile apprêtée) qui en créa cent autres inouïs. Qu’il faut mettre au jour. Après. Puis recommencer. Accepter ce qui naît. Laisser faire, s’amalgamer à l’entropie. Ces interactions annexes existaient-elles en dehors (de mon regard) du corps en action, de mon intention postérieure de les trouver (de m’y perdre/trouver) ? Ai-je suivi un chemin ou l’ai-je inventé? Ai-je créé une forme singulière de (dans) l’espace-temps ou ai-je mis au jour une singularité préexistante (et non prééminente)?

On vit dans un instant, c’est vrai mais un instant qui contient tous les instants: on le sent, on le voit.

Ce sont avant tout des expériences visuelles, au terme du corps, les pupilles se rétractent, le regard porte le corps vers l’avant puis dézoume (oui) et la sensation corrélée (« corollée »).

L’espace-temps (en expansion) est-il composé de lieux/objets/énergies ponctuelles (répartis uniformément partout et tout le temps) dont chaque partie (si tant est que etc) pourrait revêtir toutes les formes probables, auquel cas nous pourrions « être » le résultat d’interactions, des informations, les plus probables que l’espace-temps « déplace » (reconstruit à chaque étape selon la plus grande probabilité que etc) au sein de lui-même et, si non (mais en même temps), « nos informations » se déplaceraient (et ne seraient pas déplacées) interagissant entre elles ? Autrement dit, « cela » se passe-t-il « vraiment » ?

Une idée, un processus, la façon de tailler un silex, le résultat, on le mémorise, on le transporte, on peut en parler, cela existe-t-il « matériellement » ?

Le geste venant, l’instinct et l’intention, amalgamés.

Ma peinture s’associe aux développements de la conscience (et des sciences). Ne pas restreindre le regard à la surface des choses, des objets (comme il était fait jusqu’il y a peu) mais chercher à en dévoiler, représenter le coeur, au sens des vibrations des cordes, de l’équilibre des structures, de l’entropie du chaos. Ma peinture s’inscrit non seulement dans le contemporain esthétique mais également dans celui de la sensibilité. Nous vivons une époque de transition radicale (à la racine) qui transforme notre vision/sensation du monde dans laquelle l’on s’inscrit davantage à mesure des découvertes sur nos origines et nos structures fondamentales.

Je peins la perception chevrotante de l’espace-temps.

(c) pierre duys – oct 2013 –

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